Vincent Encontre, directeur général d’IntuiLab
Interviews
Vincent Encontre, directeur général d’IntuiLab, a répondu à nos questions et nous détaille la spécificité des principes de design pour les interactions multitouch. Il nous propose également son analyse sur l’évolution des interfaces et des styles d’interaction.
Fondée en 2002 et située à Toulouse, IntuiLab est un leader dans le domaine de la conception et du développement d’applications de Surface Computing.
Quel est votre parcours ? Comment est née l’agence IntuiLab ?
Je viens de l’industrie du logiciel, le produit logiciel pour être précis. J’ai passé quelques années à la fois dans des petites structures à Toulouse (dont une m’a permis de passer trois ans à Dallas pour piloter sa filiale US) et dans des grosses dont IBM chez qui j’ai aussi passé trois ans à Boston. Suite à cette dernière expérience, et souhaitant revenir à Toulouse, j’ai été recruté par les fondateurs d’IntuiLab (fondée en 2002) comme (P)DG en septembre 2006. J’ai donc été initié seulement alors aux problématiques liées à « l’ergonomie de l’IHM » en toute « novicité », mais avec l’aide de toute l’expertise déjà bien installée dans la société. En effet, IntuiLab a été fondée par des personnes issues du monde du contrôle aérien pour lequel la notion d’interface homme machine est capitale et même critique.
Vous positionnez l’agence sur le segment des interfaces à base de surface computing. Pourquoi choisir précisément ce style d’interaction ?
Nous avons commencé à expérimenter le multitouch sur grande surface dès 2005, domaine que nous nommons Surface Computing, et bien avant les sorties de la Microsoft Surface ou de l’iPhone donc. Trouvant le domaine intéressant et avec du potentiel, nous avons construit notre premier hardware multitouch en 2007. Nous sommes passés de 30 % de nos revenus sur ce domaine en 2007, à 50 % en 2008, 70 % en 2009 et 95 % en 2010, ceci avec une croissance annuel d’environ 20 %. La spécialisation (réussie) sur ce domaine nous a permis de tirer parti de nos savoir-faire en ergonomie et design de l’IHM qui, alliés à une plus forte ingénierie logicielle, nous permettent de livrer des applications clef en main à nos clients qui les déploient maintenant en production (utilisation 14 heures/jour, 6 jours sur 7 par exemple). Cette alliance de l’ergonomie, du design et de l’ingénierie logicielle est un mix assez rare sur le marché. Et au-delà de ces applications clef en mains, nous avons lancé sur le marché un produit (IntuiFace Presentation) qui « encode » tout notre savoir faire et qui permet de créer des applications multitouch sans programmation.
Quels sont les types de projets ou les applications sur lesquels vous avez travaillé en 2010 ?
En 2010, nous avons déjà travaillé sur une vingtaine de projets. Pour n’en citer que quelques uns, nous équipons les « flagships » SFR avec des tables et bornes multitouch pour orienter le client dans l’offre internet et mobile de l’opérateur, une grande chaine de l’alimentaire de proximité expérimente actuellement une nouvelle façon de faire ses courses en magasin (via des écrans multitouch toujours), Groupama a démontré un accroissement significatif de la productivité de ses conseillers dans le domaine de l’assurance vie via l’utilisation d’applications sur table tactile que nous leur avons développées. Nous travaillons actuellement sur deux projets pour des grandes banques dont le résultat sera dévoilé à la fin de l’année, et venons de commencer un gros projet de bornes multitouch dans la distribution pour un grand groupe norvégien, un contrat significatif pour nous à l’export. Enfin, notre produit IntuiFace Presentation sorti en début d’année est déjà distribué dans 9 pays par des digital agencies partenaires.
Comment vos clients perçoivent-ils les apports de la démarche de design dans les projets ?
Parce qu’ils sont nos clients, ils perçoivent cette démarche comme un « must have ». De toute manière, les interfaces pour les surfaces computers ne peuvent se penser qu’à travers une démarche design. Avec cependant des différences importantes entre des projets dont les résultats vont être manipulés par le « consommateur » (B2C), et ceux par des professionnels (B2B). Dans le premier cas (et qui nous occupe de plus en plus), Mme Michu a 5 secondes pour comprendre l’interface qui aura attiré fortement son attention et commencer à en tirer partie ; et elle le quitte, au plus tard, 15 minutes après. Les mots clefs sont attractivité et courbe d’apprentissage nulle. Dans le 2e cas, le militaire (prenons cet exemple) aura été formé pendant une longue période et l’interface devient son outil de travail principal. Le mot-clef est ici efficacité. Et donc, chez IntuiLab, des approches un peu différentes.
Comment voyez-vous l’évolution du métier du design d’interaction en France, où l’offre est à peine émergente ?
Le design d’interaction est un maillon dans l’ensemble des métiers qui sont nécessaires à l’élaboration d’une solution numérique complète. Parmi les autres métiers, nous trouvons l’ergonomie, le design graphique et d’animation, l’architecture et le développement logiciel. Une des clefs du développement du métier du designer d’interaction est de savoir travailler en harmonie avec ces autres métiers, que ce soit en équipe intégré pluridisciplinaire (comme nous le faisons à IntuiLab), soit en free-lance mais avec une très bonne connaissance de son écosystèmes (partenariats en place) et des processus mis en œuvre dans le domaine pour pouvoir s’y « plugger » sans difficulté.
Un autre élément important est l’apport du designer d’interaction, tant les « offreurs », par exemple dans le domaine du multitouch comme Apple, ont, de facto, standardisé un grand nombre d’interaction de base. Le fameux WIMP (Windows Icon Menue Pointer) de la génération d’ihm précédente se transforme maintenant en TPPR (Tap Pan Pinch Rotate) ! Le designer d’interaction va devoir sans cesse évoluer entre un rôle de conseiller dans la sélection de la bonne interaction parmi un corpus qui se standardise rapidement, et un rôle d’inventeur d’interaction qui répondra précisément à une problématique précise tout en ne tombant pas dans le syndrome NIH (Not Invented Here).
Quelles sont les nouvelles directions qui selon vous vont émerger dans les prochains mois dans le domaine des interfaces ?
Dans le spectre de l’interaction directe (sans médiateur matériel), je citerais en premier lieu le multitouch sur tablette (ou plutôt slate/ardoise), poussé par la profusion des annonces à base d’Android ces dernier temps : imitation ou alternative à l’iPad : c’est une question à laquelle pourront répondre les designers d’interaction. Ensuite, le multitouch pour les grandes surfaces qui permettent à plusieurs personnes d’interagir en même temps sur le même support : il y a plein de choses à inventer ! Puis, l’arrivée de Microsoft Kinect (ex projet Natal) va rendre populaire l’interaction gestuelle, non seulement des mains ou des bras mais du (et même des) corps tout entier. En retournant vers les plus petites surfaces, le haptique (sensation au toucher) va bien finir par percer quand les technologies fonctionneront en multitouch. Et on y ajoutera du son 3D. Et on finira (comme le montre certaines expérience) par de l’interaction directe pilotée par le cerveau via des sondes.
Mais l’interaction peut être aussi indirecte, via des médiateurs comme la souris ou la Wii. Le mobile lui-même devient un formidable interacteur, par exemple via de l’affichage ou de la lecture de code 2D. Un vaste univers de possibilités s’ouvre alors pour les designer d’interaction.
A IntuiLab, nous expérimentons quelques unes de ces possibilités via notre Lab, mais beaucoup reste à faire !





