Interview de Maxence Noël, Web designer à Shanghai
Actu – 4 mars 2014
RSSChaque mois, des professionnels du design interactif présentent leur parcours et leur vision du métier. Dernièrement, nous nous sommes entretenus avec Maxence Noël, un jeune web designer français venu tenter sa chance à Shanghaï, en Chine. Il nous parle de son parcours, de ses choix et de ses envies d’ailleurs. Notre savoir-faire en web design s’exporte bien, une bonne nouvelle pour les jeunes diplômés. Entretien.
Pourriez-vous décrire votre parcours en quelques lignes ?
Comme beaucoup d’adolescents passionnés d’informatique et de tout ce qui s’affiche au travers d’un écran, j’ai fait mes premiers pas dans le domaine en tant qu’autodidacte. Après mon bac, j’ai intégré un BTS en informatique de gestion, devant m’éclairer sur les métiers du développement. Le développement ne m’a pas plu pour différentes raisons. Je me suis donc par la suite dirigé dans un domaine me paraissant plus concret qui est l’architecture réseau et télécommunication.
J’ai ensuite passé deux ans à l’ENI (École Nantaise d’Informatique). Cette école est réputée pour ses spécialités très techniques. Maitrise en poche, j’ai été engagé par une SSII nantaise en tant qu’administrateur systèmes et réseaux. Captivé par les technologies web, j’ai en parallèle développé mes compétences et je me suis formé sur les quelques langages de base. Les contrats « freelance » que j’ai décrochés m’ont permis d’approfondir mes connaissances en développement web mais aussi en design graphique et interface utilisateur.
Après cela, vous partez finir votre scolarité au Royaume-Uni et vous travaillez maintenant en Chine. Quelle a été votre principale motivation derrière cette ouverture internationale ?
En 2011, j’ai décidé de reprendre ma scolarité outre-manche, mais cette fois dirigée vers les technologies du web. J’ai donc intégré un bachelor en science de l’informatique à l’université de Coventry au Royaume-Uni.
J’y ai trouvé la bonne combinaison entre le développement web et le design numérique. De plus, travailler avec des étudiants étrangers m’a vraiment ouvert l’esprit sur ce que je pouvais entreprendre à l’avenir. Cette année a été l’un des éléments déclencheurs faisant qu’aujourd’hui je me trouve en Chine Je travaille actuellement pour une startup (ekohe.com) basée à Shanghaï spécialisée dans le développement web pour plateformes web et mobile. Et je m’éclate !
Shanghai est une ville qui regroupe un grand nombre de startups, proposant de multiples possibilités de carrières dans n’importe quel domaine. L’idéal pour un jeune développeur cherchant à acquérir de l’expérience.
Quels conseils donneriez-vous à des personnes débutant leur carrière et qui, comme vous, souhaiterait s’installer à l’étranger ?
De part ma jeune expérience, il m’est pour le moment difficile de donner de bons conseils, je peux cependant vous énoncer les 3 points me paraissant les plus importants quand on souhaite s’installer à l’étranger:
1) Faites vous votre propre opinion
Les gens se focalisent beaucoup trop sur leurs a priori. À mon arrivé en Chine, beaucoup de mes idées se sont avérées totalement fausses et j’ai vraiment été agréablement surpris. Ma famille ou mes amis m’ayant rendu visite en ont tiré les mêmes conclusions. Donc ne faites pas de jugements hâtifs, et ayez votre propre opinion.
2) Jetez-vous à fond dans l’aventure
La barrière de la langue complique parfois les choses. En Chine, la plupart des gens parlent peu anglais. Les premières semaines, la communication gestuelle est la seule façon de communiquer avec les locaux. Pour s’intégrer et comprendre réellement les gens qui vous entourent, il est important de faire un effort d’apprentissage de la langue locale. Tout simplement par question de politesse. Mon chinois est très loin d’être bon, mais le moindre mot échangé vous intègre peu à peu à votre nouvel habitat.
3) Travaillez et accrochez-vous
N’ayez pas peur de travailler plus que vos collègues. Vous êtes étranger, vous apportez de nouvelles idées et un visage nouveau à l’entreprise. C’est à vous d’affirmer vos compétences auprès d’eux et de faire les efforts nécessaires pour qu’ils vous intègrent. Donc ne vous laissez pas abattre et accrochez-vous.
Nous avions interviewé Oliver Mokaddem en novembre dernier, qui nous invite à relativiser fortement les différences de maturité des deux marchés. Quel serait votre avis sur cette question ?
Concernant l’évolution du marché chinois, je rejoins ses propos. La Chine est un pays réellement en pleine expansion économique, particulièrement sur les marchés de la technologie, de l’automobile et du luxe. Les chinois portent aussi un intérêt majeur aux produits étrangers, notamment provenant d’Europe. Ils sont gages de qualité en Asie.
Au niveau technologique, et en web notamment, les clients chinois investissent beaucoup d’argent dans des projets publicitaires à court terme. Tous les moyens sont bons pour attirer l’attention, et les consommateurs sont de plus en plus demandeurs de ce genre de plateforme publicitaire.
Quelles ont été les principales différences dans la manière de travailler entre votre expérience en France et au Royaume-Uni et votre expérience actuelle à Shanghaï ?
Les techniques de travail de mes collègues chinois ont de nombreuses similitudes avec ce que j’ai vu en France ou en Angleterre. Néanmoins et après quelques mois passés avec eux, je remarque que certains avaient une façon de développer différente de la mienne.
Pour faire simple, les étrangers ont parfois tendance à réinventer la roue pour ensuite l’améliorer. L’inconvénient est que cette roue a déjà été pensée, dessinée et conçue. Nous perdons du temps à reconcevoir les choses. Mais au final, nous en améliorons la structure. Elle est donc mieux désignée et plus robuste.
Les chinois ont tendance à réutiliser cette même roue déjà conçue et en faire quelques simples améliorations. Mais contrairement à nous, ils ont le temps d’en construire deux alors que la nôtre vient à peine d’être terminée.
Par conséquence, leur roue est certes moins solide et moins bien élaborée, mais elle sera peut-être produite plus rapidement, et à meilleur coût. Les pays occidentaux seront probablement les premiers à l’acheter.
Et qui achètera notre roue? Et bien les chinois…
Dans les différents projets que vous avez menés, quelle est votre façon d’incorporer une réflexion centrée utilisateur (UX design) ?
Certaines “Startup” ont la possibilité d’engager des UX designers permettant de guider le client à concevoir une application adéquate pour les utilisateurs. À l’agence dans laquelle je travaille, les chefs de projets techniques ont les compétences nécessaires pour s’occuper de cette tâche et ainsi dessiner les wireframes servant à implémenter le design. Une grande partie de cette réflexion est faite avant même que le projet arrive dans nos mains.
Cependant, certaines applications peuvent être mal conçues et selon l’expérience et les problèmes rencontrés sur d’autres projets, nous faisons souvent des retours sur des fonctionnalités nous paraissant peu intuitives pour l’utilisateur. Nous apportons ainsi l’expérience technique manquante qui permettra à au client d’améliorer l’ergonomie de son produit.
Effectuez-vous des tests utilisateur sur vos projets ? Dans quelle mesure prenez-vous en compte des retours de ces tests ?
Pour la plupart des projets, les tests utilisateurs sont réalisés par le client lui-même. Il démarche les potentiels utilisateurs et leur présente le produit que nous lui avons développé. Généralement les projets durent plusieurs semaines, parfois des mois et même des années pour certaines applications. Les clients modifient et améliorent leur produit au fur et à mesure et en fonction des retours utilisateurs. Ils sont le lien entre nous et l’utilisateur.
Que ce soit pour une application mobile ou un site web, le produit est dans un premier temps livré en version beta afin de laisser le client faire tester auprès des utilisateurs. Les retours, plus ou moins constructifs, nous permettent de finaliser l’application et de livrer un produit testé et approuvé par à la fois par le client mais aussi par quelques consommateurs.
Enfin de nombreux outils, comme par exemple Google Analytics nous servent à orienter le client sur ce qui pourrait être judicieux d’améliorer.
Auprès de vos clients, devez-vous avoir un rôle pédagogique sur la façon d’aborder et de concevoir un site internet ? Dans l’ensemble, ceux-ci ont-ils une vision claire sur le sujet ?
La majeure partie de nos clients sont des startups internationales. Ils n’ont en général pas les compétences, ni l’expérience utilisateur nécessaire pour façonner leurs idées. Lors des premiers entretiens, il est donc en effet important d’aborder les choses simplement. Plusieurs outils graphiques sont à notre disposition pour leur dessiner quelques concepts et premières ébauches afin de concrétiser leurs idées.
Les clients peuvent avoir une vision peu claire des possibilités envisageables, mais ils ont fait les démarches auprès des utilisateurs et connaissent leurs besoins. Le concept de base doit rester le point directeur de l’application mobile ou web. Durant la conception de projets, certains clients ont tendance à s’éloigner de leur idée d’origine, transformant complètement leurs souhaits de départ et ne répondant plus aux attentes des utilisateurs. Notre rôle est aussi qu’ils gardent leur ligne directrice, afin de leur délivrer une application viable et pérenne.
Vous travaillez parfois de façon totalement autonome sur certains sites (gestion, conception, création et développement). Est-ce difficile ou est-ce plutôt une liberté pour vous ?
En effet, sur certains projets à budgets plus serrés, un ou deux développeurs y sont assignés. Travailler seul sur un projet a parfois tendance à ralentir notre cadence de travail. Au lieu d’être en équipe, se partageant les différentes tâches et s’entraidant sur des parties plus complexes, on doit réfléchir seul sur la logique de l’application pour ensuite développer l’architecture la plus adaptée aux souhaits du client.
Cette méthode de travail a aussi énormément d’avantages, notamment pour améliorer son autonomie et approfondir ses connaissances. Elle permet d’avoir un contact direct avec le client par le biais de meeting, à l’agence ou par visioconférences. Nous pouvons aussi mieux gérer le temps de réalisation du projet pour que le client ait son produit à la date prévu. Aussi, il n’a parfois pas les moyens d’engager un designer pour la totalité de l’application, donc il nous laisse la possibilité de concevoir le design et d’en faire l’intégration.
Vous avez un profil plutôt technique, avec des bases solides en informatique et en réseaux, ce qui est finalement assez peu courant dans le web design. En quoi cela vous aide-t-il dans votre quotidien ?
On dissocie souvent le designer du développeur. L’un est satisfait de l’interface qu’il a créée et l’autre par les fonctionnalités et l’architecture du code qu’il a pensée pour implémenter. Le problème est qu’une interface sans code est inutile et une application sans une interface intuitive et attractive est inutilisable. Je trouve l’idée frustrante de penser un design, de concevoir une belle interface sans pourvoir l’implémenter et la développer. Je trouve encore plus frustrant de développer une application web fonctionnant à merveille mais peu utilisée car mal pensée. C’est pour cela que les connaissances dans les deux domaines sont un plus pour un développeur.
Quelles sont vos sources d’inspiration principales en termes de créativité et de nouvelles pratiques web ?
Je n’ai pas spécialement de sources précises en tête. Je nourris mon imagination grâce à des sites comme dribble.com ou behance.com, qui sont sources d’inspiration pour énormément de designers.
Concernant la partie développement, un grand nombre de bloggers ont créés leurs sites, mettant à disposition des bonnes pratiques et des astuces en tout genre. J’utilise aussi quotidiennement la plateforme multi-communautaire stackoverflow.com, qui est un forum très fournis discutant de tous les langages et autres domaines informatiques.
Concernant la partie gestion de projet, je garde toujours à portée de main le livre de Mike Monteiro “Design is a job” qui donne de très bons conseils sur les techniques de gestions d’une équipe, des clients, et le suivi d’un projet, avec en bonus un peu d’entrepreneuriat.
Danone, a récemment reçu un Top Com d’Or pour son site Corporate. Prêtez-vous attention à ce type de récompenses ? Est-ce, selon vous, un exemple de bonnes pratiques ?
C’est toujours très gratifiant pour un designer de recevoir un titre récompensant son travail. C’est effectivement un exemple de bonnes pratiques car ce genre d’Awards est décerné seulement à des sites dont le design valide une longue grille de conditions. Cependant je porte très peu d’attention sur ce genre d’événement souvent très onéreux à l’inscription, noté par groupe de jury restreint et répondant à des critères très généraux.
Je préfère en revanche un site comme awwwards.com, permettant à un plus large public de donner son avis. Une plateforme de vote comme Awwwards reflète souvent ce qui se fait de mieux en matière de design et de développement, et quelques inspirations sont toujours bonnes à prendre.
Vous utilisez de façon récurrente Ruby On Rails dans votre travail, pouvez-vous nous en expliquer le fonctionnement ?
A mon arrivé à Shanghai, j’avais une idée très vague de ce qu’était la technologie Ruby On Rails. Probablement parce que c’est un langage peu connu des développeurs, mais qui a explosé depuis ces deux ou trois dernières années. Ruby On Rails est un framework basé sur le langage Ruby. Il permet de travailler de façon organisée et d’arriver à un résultat facilement et rapidement. Le framework Ruby On Rails est dit open source, c’est à dire qu’il est améliorable n’importe quand, par n’importe qui possédant les connaissances nécessaires. La communauté ROR s’agrandit de jours en jours, ce qui nous permet d’améliorer nos applications d’un point de vue sécuritaire mais aussi fonctionnel. Ses nombreuses possibilités nous permettent de répondre à l’entière volonté des clients. J’ai vraiment appris à développer avec plaisir grâce à ce langage.
Le métier est toujours en constante évolution, quelles sont selon vous les grandes tendances de fond sur les 5 à 10 prochaines années ?
J’ai personnellement un grand intérêt pour les technologies portant sur le domaine de la santé. En effet depuis quelques mois, on a vu apparaître de nouveaux gadgets technologiques mesurant les réactions de votre corps, faisant un suivie de votre état physique. Ils donnent des rapports détaillés de votre condition générale en vous proposant des améliorations que vous pouvez apporter à votre organisme pour avoir une meilleur hygiène de vie et contrôler au quotidien votre santé. Tous ces gadgets intègrent des applications sur plateforme mobile ou web très complexes, analysant des milliers de données. Des projets novateurs comme les montres d’analyse corporel fitbit, ou encore un super projet thinkmelon.com mesurant votre niveau de concentration en temps réel tout en l’affichant sur votre téléphone. Ainsi, je participerai avec plaisir sur un projet ralliant le design, le développent, et la science.
Pour partager votre expérience, nous vous invitons à nous écrire à [email protected].
