Un lexique partagé dans une profession dispersée : genèse du Petit dictionnaire du design numérique
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Le vaste champ du numérique suscite dans la langue un nombre conséquent de notions nouvelles et de termes spécialisés pour apparaître au monde. Comme industrie culturelle en pleine émergence, le design d’interaction n’échappe pas au besoin d’organiser des ressources linguistiques qui lui soient propres, en particulier ses codes lexicaux. Au-delà, il est important de souligner que la discipline recourt fréquemment à la création lexicale, par emprunt à la langue anglaise (exemple : device), par dérivation (exemple : utilisabilité) ou par néologisme (exemple du mot valise webtop).
L’enjeu n’est pas de circonscrire ce « code linguistique particulier à un groupe socio-culturel ou professionnel, à une activité, se caractérisant par un lexique specialisé » (Trésor de la langue française) qu’est le jargon professionnel. Mais, à travers la constitution de ce langage commun les enjeux plus vastes qui se font jour — rarement techniques, plus souvent identitaires, culturels et stratégiques —. Comme le souligne Stéphane Vial dans son Court traité du design (PUF, 2010), en évoquant la distinction entre design d’interaction et design numérique, la concurrence des termes n’a pas de sens sur le plan théorique. Elle reflète surtout un enjeu de positionnement stratégique des locuteurs, des façons d’envisager leur métier à partir de leur culture et de celle de leur entreprise. Le partage des références communes se met en place sur ces fondations parfois ambiguës.
Par ailleurs la tentation d’un « jargon mercatique », qui énonce ou reformule certaines expressions pour les démarquer et d’une certaine façon vendre comme nouvelles des idées anciennes. Je pense en particulier à l’expression user experience (UX) revendiquée par une partie de la profession, qui sur le fond ne fait que reprendre terme à terme la démarche centrée sur l’utilisateur.
En France, en particulier, le design interactif est à la croisée de plusieurs cultures. Il emprunte les noms de la plupart de ses métiers et leur organisation à la publicité (directeur artistique interactif / web) qui essaie de préempter une partie du domaine. Il est enseigné aussi bien dans les écoles d’arts appliqués, dans les écoles d’art, dans les écoles de design, qu’à l’université. Son imaginaire se tourne volontiers vers les modèles anglo-saxons des grandes agences de marketing interactif et des agences de design spécialisées. De fait, le design interactif est très dispersé et procède de pratiques professionnelles très diversifiées.
L’idée du Petit dictionnaire du design numérique a émergé lors de l’écriture du livre Le Webdesign, sociale expérience des interfaces web (Hermès Lavoisier, 2008), avec Nicole Pignier. Dans l’introduction de notre ouvrage, nous avons tenté de définir un certain nombre de termes et nous sommes heurtés à leur ambiguité et à la difficulté de les restituer dans un contexte de recherche. Beaucoup nous semblaient connotés par les références culturelles et professionnelles qui les sous-tendaient sans qu’un cadre théorique suffisant nous permette de les définir objectivement. Une partie d’entre eux n’avait d’existence officielle que dans l’encyclopédie en ligne Wikipedia, ce qui pose évidemment problème dans un contexte scientifique. Nous réécrivîmes à trois reprises notre introduction avant d’en être satisfaits, avec une certaine difficulté pour nous coordonner sur les termes les plus génériques, comme design interactif, design numérique, web design, design d’interface, design d’interaction — dont nous voulions restituer avec précision le sens dans leur contexte.
Ce travail de recherche avait souligné la nécessité, pour développer une communication efficace entre designers, ingénieurs, chercheurs, entreprises, de systématiser le recensement des termes spécialisés relevant du design interactif. Il me semble que non seulement cet inventaire raisonné pouvait permettre de clarifier les notions et de dessiner les contours de la discipline, mais aussi de jouer d’autres rôles. Le dictionnaire pouvait jouer un rôle pédagogique pour soutenir une pratique professionnelle encore mal intégrée par les entreprises. D’autre part, la visibilité apportée par cette démarche pouvait contribuer à la construction d’une identité professionnelle plus lisible. Enfin, ses mises à jour successives nous permettent d’établir un observatoire de la discipline à travers son langage partagé.
A l’été 2009, *designers interactifs* a lancé un appel à contribution auprès de ses membres et de l’audience de son site web. Plutôt qu’un wiki, nous avions choisi de lancer un mini-site pour communiquer largement autour de cette initiative. De nombreuses contributions ont été proposées, autant issues de professionnels en activité que d’universitaires. Un travail de rédaction en chef a été nécessaire pour réécrire de façon homogène les 100 définitions que devait contenir la première édition du dictionnaire.
Cette publication, dont l’impact est assez facile à mesurer car elle est vendue en ligne sur le site d’autopublication lulu.com, n’a bien sûr pas atteint la diffusion à laquelle elle aurait pu prétendre si nous l’avions confiée à un éditeur. Mais, nous avons pu vérifier sur le terrain, outre le fort intérêt qu’elle avait suscité, qu’elle figurait dans nombre de centres de documentation d’écoles ou d’entreprises. Stéphane Vial, dans son Court traité du design, cite le dictionnaire pour discuter la notion de design d’interaction et ce débat nourrira une prochaine édition du Petit dictionnaire.
Benoît Drouillat, président de *designers interactifs*
Cet article a été rédigé dans le cadre du séminaire IHM sur la constitution d’un langage commun, qui s’est tenu le mercredi 6 avril 2011, à l’École des Mines ParisTech.





