Nicole Pignier : « la présence d’une entreprise sur différents supports-écran pose la question de l’identité numérique »
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Dans le cadre de l’exposition Interfaces : expériences multi-écran, Nicole Pignier nous a accordé un entretien. Elle est maître de conférences à l’Université de Limoges, elle enseigne la sémiotique du design d’ interfaces numériques. Elle est responsable de la Licence Professionnelle Webdesign sensoriel et stratégies de communication en ligne. Chercheur au Centre de Recherches Sémiotiques de l’Université de Limoges, N. Pignier a publié deux livres en collaboration avec Benoît Drouillat : Penser le webdesign (en 2004 chez L’harmattan), Sociale expérience du webdesign (en 2008 chez Hermès-Lavoisier). Elle a aussi dirigé l’ouvrage De l’expérience multimédia, Usages et pratiques culturels (en 2008 chez Hermès-Lavoisier) et en janvier 2011, elle a co-dirigé avec Michel Lavigne un ouvrage collectif, Mémoires et Internet, n° 32 de la revue Médiation et Information éditée chez L’harmattan.
1. Quels défis majeurs attendent selon vous les entreprises au travers du multi-écran ?
La présence d’une entreprise sur différents supports-écran pose la question de l’identité numérique, à savoir ce processus de différenciation de l’entreprise au fil du temps et dans une culture donnée, à partir de discours divers laissés sur les supports numériques, que l’usager va mettre en cohérence pour lui donner du sens.
Au-delà de l’aspect possiblement pratique, utilitaire d’une application pour écrans de téléphones mobiles, de tablettes tactiles, l’entreprise en communiquant via le multi-écran se voit dotée d’une facette contemporaine au sens où elle se donne à percevoir comme en phase avec son temps, capable d’épouser les évolutions technologiques actuelles. Ainsi, l’Etablissement français du sang qui vient de se doter d’une application pour smartphones a connu un succès réel (sortie le 30 mars avec plus de 3 000 téléchargements le 4 avril) alors que les interrogés ont pour certains expliqué qu’ils avaient téléchargé l’application uniquement « pour voir » . Cela différencie l’organisation de sa propre image trop institutionnelle, distante, aux yeux d’un public qui associe les TIC numériques à la liberté d’expression personnelle, non institutionnelle et à la liberté de mouvement (communiquer avec qui l’on veut quand l’on veut, s’informer n’importe où et dans des contextes très divers).
Mais la plupart des entreprises ont senti l’enjeu identitaire du multi-écran y compris les marques de luxe qui a priori doivent rester plus secrètes et moins accessibles que les marques grand public. Du coup, très vite, pour une organisation, la seule présence sur tel ou tel support ne suffit plus à se différencier puisque les autres y sont aussi. Il faut faire preuve de créativité tant au niveau du graphisme de l’interface que du contenu pour faire de son discours sur écran une scénographie où une expérience spécifique est donnée à vivre à l’usager. Ainsi, Dior avec son application Chiffre rouge, Breitling avec l’application Chronomat B 01 travaillent l’expérience de contemplation, d’immersion tout autant que l’aspect pratique, utilitaire pour tisser une continuité avec leur identité de marque de luxe construite au fil du temps via les médias traditionnels. L’enjeu pour ces organisations est de montrer leur capacité à « épouser » les supports-écrans contemporains tout en protégeant leur facette authentique, atemporelle.
Enfin, on peut imaginer qu’à l’avenir, la source de différenciation de l’entreprise sera sa capacité à se passer du multi-écran, à jouer sur le silence numérique pour retrouver du prix aux yeux de tous ceux qui volontairement sont et seront des non-usagers des écrans numériques.
2. Quels types d’expériences interactives peut-on proposer avec le multi-écran ?
Il est clair que le multi-écran ne pose pas seulement la question de la multiplication de la diffusion d’un contenu mais aussi celle de la diversité de ses usages. Par exemple, la proximité relative que l’on entretient avec l’écran de l’ordinateur facilite une immersion corporelle, gestuelle, intime (on ne peut que difficilement regarder à 3 ou 4 un site web sur le même ordinateur). Le fait de regarder le même site Web à l’écran de télévision, c’est faciliter le retour au spectacle en famille ou entre amis, c’est redonner la distance spatiale nécessaire au spectacle, à l’immersion visuelle.
En conception, il faut alors se demander quels effets de sens la transposition d’un même contenu sur un support-écran différent entraîne, s’il est judicieux de proposer à l’usager un contenu différent pour chaque support-écran afin d’exploiter au mieux les spécificités de chaque support envisagé. C’est ce que nous appelons, en empruntant le concept de médiagénie à Philippe Marion, l’e-médiagénie, à savoir la capacité de la marque à investir les objets numériques et les médias qui leur sont liés en s’adaptant à leurs spécificités tout en restant fidèle à son « univers ». Par exemple, le journal Metro a proposé dès l’arrivée de la tablette en France une application gratuite hautement adaptée aux spécificités de l’objet aux niveaux :
- du support ergodhique. On peut noter une grande facilité de repérage avec la combinaison d’un diaporama, d’un menu déroulant, d’un moteur de recherche, une lecture du texte sélectionné facilitée par un affichage exclusif (hormis le texte sélectionné, seul le menu reste sur le côté de l’écran), la possibilité de zoom ;
- du support formel. Le cadre dans lequel s’affiche le texte à lire est fixe, seul le contenu défile quand l’usager le fait dérouler avec son doigt, pour faciliter l’attention de l’œil sur la partie à lire.
Permettant à l’usager de circuler dans l’application, de poser son attention sur la partie qu’il veut lire, l’application exprime une adaptation réussie à l’écran de la tablette. Ce dernier, via sa taille, rend illisible une interface fourre-tout comme l’on en trouve encore beaucoup sur les sites web. Bien que conçu pour la mobilité, il favorise davantage que les écrans de téléphones mobiles les interfaces propices à la lecture posée voire contemplative du contenu tout en facilitant aussi la manipulation, le parcours de travail, via l’interface tactile. Ces spécificités peuvent être exploitées plus ou moins par les concepteurs d’applications. Ainsi, l’effort réussi de Métro qui se veut e.médiagénique contraste avec l’application Paris Normandie dont l’interface n’offre aucune valeur ajoutée par rapport à un simple fichier pdf.
3. Le multi-écran, est-ce une fuite en avant dans les potentialités offertes par la technologie ou bien une réelle progression des usages ?
Une technologie n’est pas bonne ou mauvaise en soi, ce sont les usages que l’on en fait qui peuvent avoir des effets plus ou moins positifs. Pour cette raison, il faut penser les usages au lieu de les subir ! Par exemple, s’il est totalement absurde pédagogiquement parlant de distribuer des tablettes iPad aux collégiens comme l’a fait François Hollande en Corrèze alors que les usages pédagogiques n’ont pas suffisamment été pensés en amont, repenser entièrement un contenu papier ou Web en mathématiques pour une application iPad qui permettrait à l’enfant, via l’expérience tactile, de jouer avec les chiffres comme on joue avec de la matière ou des objets peut être pertinent. Car une telle application peut réconcilier les enfants en difficulté en s’appropriant via une expérience sensible une discipline qui pour eux est trop abstraite.
Je voudrais revenir sur le terme progression qui vient, comme celui de « progrès », du latin progressus qui signifie l’action d’avancer. La progression de quelque chose désigne un passage à un degré plus important mais cela signifie-t-il meilleur pour chacun de nous ? Les deux ne sont pas du tout forcément en relation converse, c’est-à-dire que les avancées technologiques ne vont pas forcément de pair avec la qualité de vie. Tout dépend des valeurs auxquelles on aspire, de ce que l’on attend de sa vie. Encore faut-il s’être posé la question ! Très franchement, les discours politiques quel que soit le parti, médiatiques, technologiques imposent beaucoup trop à mes yeux la culture technologique qui est la culture dominante, sans donner aux gens le droit de savoir qu’il existe d’autres façons de vivre que d’être face aux écrans de plus en plus, connecté en permanence.
Cela conduit à une vision manichéenne qui n’est pas du tout constructive car elle n’est pas réfléchie : on est alors soit dans l’immersion où l’on ne peut pas prendre de recul, soit, en s’opposant, dans la critique distante où l’on rejette sans nuance alors qu’il faut amener chacun à être dans la distance critique qui seule permet de prendre position après compréhension et réflexion sur les usages, sans les rejeter ou les accepter a priori. Les discours ambiants et dominants nous éloignent toujours un peu plus de la liberté de penser, alors que paradoxalement on a tous les jours de plus en plus la possibilité de s’exprimer ….
4. Le multi-écran, révolution technologique ou politique ?
En fait, le multi-écran n’est qu’une évolution technologique car une révolution supposerait que l’on change de paradigme. Or, les écrans ne sont pas nouveaux ! Ce qui cause problème, c’est la récupération politique (tous partis confondus) de l’évolution technologique. Aucun parti n’ose ou ne veut prendre la distance critique nécessaire aux usages réfléchis des possibles numériques. Tous présentent les technologies numériques comme positives, comme des alliées sans aucun doute dans les domaines de l’enseignement, de la vie courante, de l’administration, etc. Cela permet pour le gouvernement actuel en l’occurrence de supprimer des postes dans le service public, de contrôler un peu plus la vie privée et plus grave encore, cela permet d’anesthésier les gens en leur faisant croire qu’une société technologisée est une société où il fait bon vivre et que par conséquent, les gens doivent « profiter » des technologies.
Cela aboutit à l’effet inverse, inévitablement. Comme le dit parfaitement Eero Tarasti , un collègue sémioticien, on ne laisse plus au sujet la liberté de décider de sa relation à son environnement, comme si les façons de vivre étaient irrémédiablement déterminées. « Répétons-le : la volonté de contrôle et de domination est prépondérante dans tout système administrationnel, et c’est particulièrement le cas dans le monde qui est le nôtre, monde techno-sémiotique, global et marchand » dit l’auteur de Fondements de la sémiotique existentielle. Les usages du multi-écran nécessitent une éducation, une réflexion critique de la part des concepteurs, des usagers, des politiques car, au-delà des prétextes utilitaires, faciles et agréables, c’est la démocratie qui pourrait être menacée : le peuple peut s’exprimer, peut s’informer mais on ne lui donne pas les moyens de choisir son environnement. Le point de vue du plus grand nombre est le suivant : c’est le progrès, on n’y changera rien, il faut suivre, vivre avec son temps. Cela est parfaitement révélateur du fait que l’environnement technologique repris par les politiques, domine les individus pour les assujettir, faire en sorte qu’ils ne puissent même plus penser qu’ils peuvent pourtant, dans leur milieu, influencer, modifier le cours des choses, sélectionner, accepter et refuser. Le multi-écran peut servir l’individu, la démocratie, lorsqu’il est librement et consciemment choisi mais pas lorsqu’il avale les sujets sans la moindre distance critique.





