Petite histoire illustrée du design interactif (4/6)
Actu – 9 décembre 2013
RSS4e partie : La démocratisation des usages du numérique, un lent processus
Jusqu’à la fin des années 1970, les humains qui interagissent avec des ordinateurs étaient, dans leur grande majorité, des professionnels de l’informatique ou des utilisateurs très éclairés. Rapidement, les ingénieurs informatiques vont s’intéresser à la démarche dite des « IHM » (Interactions Homme-Machine). Elle permet de penser, de planifier et de designer des interfaces qui prennent en compte l’humain autour de la pratique de l’utilisabilité (usability, en anglais). Cette démarche a pour but de rendre l’ordinateur « easy to learn, easy to use ». Le développement de cette démarche sera un préliminaire nécessaire à la démocratisation des machines.
L’avènement de la télématique au début des années 1980
Les machines, devenues plus puissantes et faciles à utiliser développent la capacité de se connecter à un réseau, notamment téléphonique. En 1977, Valéry Giscard d’Estaing, alors président de la République, donne l’impulsion d’une révolution technologique majeure répondant à cette nouvelle exigence : le minitel. Ce dernier repose sur une connexion de plusieurs terminaux afin de permettre la visualisation de données informatiques stockées à travers les réseaux de télécommunication. Lancé à grande échelle en 1982, il a connu un réel succès populaire dans les foyers et les entreprises au cours des décennies 1980 et 1990.
En 1995, en France, on estime à 6 millions, le nombre de minitels en circulation, et 20 millions le nombre d’utilisateurs pour un chiffre d’affaires estimé alors à 7 milliards de francs. Il y a eu en tout 11 modèles de Minitel. Si les premiers disposent d’un clavier alphabétique (ABCDEF), les suivants adoptent rapidement l’AZERTY comme on le connaît aujourd’hui. Au fur et à mesure, ces derniers se sont sophistiqués, pour intégrer un téléphone et de nouvelles touches (Ctrl, Fnct…). L’interface d’abord seulement textuelle puis textuelle et graphique est souvent présentée comme novatrice car elle plaçait l’utilisateur au centre.
Le Minitel, souvent considéré comme le faux-frère d’Internet aura préparé le terrain tant du côté des consommateurs que des éditeurs. En effet et bien que les technologies soient différentes en de nombreux points, les usages sont souvent comparés.
L’émergence du design d’interaction
Au début des années 80 sont publiés plusieurs ouvrages sur le design centré sur l’utilisateur, mais aucun ne mentionne encore le terme d’ « usability ». En 1983, Ben Schneiderman publie Software Psychology traitant du sujet sans en citer le terme. Ce n’est qu’à la fin de la décennie que John Whiteside (Digital Equipment Corporation) et John Bennett (IBM) publieront plusieurs articles portant sur « usability engineering ». Ils y expliquent une nouvelle approche, soulignant l’importance du contexte dans la création de produits faciles d’utilisation et fonctionnels, pour améliorer la productivité.
En 1984, Bill Moggridge donne une conférence dans laquelle il décrit « Soft-face », combinaison de « software » et de « user interface design ». À la fin des années 1980, Bill Moggridge et Bill Verplank introduisent le terme « interaction design ». Il s’agit alors de créer « l’équivalent du design industriel mais dans le domaine du logiciel ». Donald Norman a introduit, quant à lui, le terme d’ « User Experience » en 1993 à travers le titre qu’il s’était donné chez Apple : « User Experience Architect ».
En 1990, Gillian Crampton-Smith crée un département « computer-related design » au Royal College of Art à Londres (aujourd’hui Interaction Design Department).
En France, la pratique du design numérique a été thématisée par Jean-Louis Frechin, qui crée, en 1999, l’ « atelier de design numérique », à l’Ensci, à Paris.
L’ordinateur, un outil au service du design
Les ingénieurs se sont longtemps penchés sur la question de l’art et de la possibilité pour une machine programmée de pouvoir créer une œuvre original et artistique. Des logiciels que l’on nomme aujourd’hui de « Conception Assistée par Ordinateur », traduit de l’anglais « Computer-aided design » trouvent dans les années 80 une réalité commerciale. C’est le début d’un nouveau paradigme dans l’art, celui de l’art numérique. L’ordinateur a introduit la « prochaine étape de l’évolution », affirme Viola, dans lequel les modèles anciens de la mémoire et l’expression artistique renaissent à travers le processus fluide de technologies de l’information.
Ainsi, en parallèle de la sortie du premier ordinateur par IBM (1981) et Apple (1984), les premiers logiciels de CAO sont conçus. Néanmoins, la faible performance des processeurs graphiques et des machines empêchent une réelle prolifération de ces derniers. A partir de 1988, Dassault Systemes via leur collaboration avec Boeing, s’est par exemple construit une véritable réputation en matière d’ingénierie 3D. Ils ont ainsi utilisé pour cela un logiciel appelé « CATIA » pour dessiner le nouvel Boeing 777.
Lors de la deuxième moitié des années 1980, c’est également la notion de multimédia qui se développe. Ce néologisme, inventé par Bob Goldstein en 1966, a été utilisé en France pour la première fois en 1978. Il désignait alors les applications qui, grâce à la capacité de stockage d’information du CD-ROM et aux capacités de l’ordinateur, peuvent créer, utiliser ou piloter différents médias simultanément : musiques, sons, images, vidéos et bientôt les interfaces graphiques et interactives.
Un âge d’or du CD-Rom culturel
Au milieu des années 1990, se développent plusieurs formes de mémoires externes et mobiles.
Les disquettes, dans un premier temps, lancées par IBM en 1967 et commercialisés pour la première fois en 1981. Utilisée par le Macintosh en version 400 Ko (1984), elle fut introduite dans le monde PC en 1987. Ses performances vont rapidement devenir obsolètes.
Ainsi, les CD-Roms ont longtemps servi de support de mémoire externe, pour stocker tout types de contenus (musique, textes, images, logiciels, etc.). Mais leur intérêt réside dans les pratiques d’accès aux contenus multimédias qu’ils permettent d’instaurer. Dans les années 1990, un âge d’or du CD-Rom culturel se développe, ouvrant la voie à une création multimédia novatrice, particulièrement en France, sans équivalent ailleurs. « Le succès médiatique du CD-Rom culturel en France est largement associé au succès d’un titre phare : Le Louvre, peintures et palais, réalisé par Montparnasse Multimédia et la RMN, sorti à la fin de 1994. » (Michel Lavigne,
« Regards rétrospectif sur les CD-Rom culturel », Laboratoire de Recherche en Audiovisuel).
[à suivre]
