La déconnexion, l’intervention de Xavier de La Porte lors de *di*/zaïn #28

Actu23 juin 2016

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Quand Marina m’a proposé de venir parler de déconnexion, je n’ai pas hésité, c’est un sujet qui me tient à cœur. Parce qu’au-delà des questions théoriques que pose ce sujet – et qui sont passionnantes, je pense que toute cette soirée va le montrer -, c’est l’occasion de me livrer à une introspection, et d’essayer de comprendre et d’expliquer pourquoi je suis affublé de ce qui est devenu une particularité suspecte : je n’ai pas de smartphone. Je n’ai pas de smartphone, et n’en ai jamais eu (pour être tout à fait honnête, j’en ai eu un il y a quelques années, mais ne l’ai jamais connecté au réseau et m’en suis donc séparé pour des raisons d’autonomie énergétique), alors même que l’essentiel de mon travail consiste à comprendre en quoi le numérique affecte nos vies, à le raconter ou le faire raconter à d’autres.

Je suis bien conscient que cela pose des problèmes de crédibilité professionnelle, car, aujourd’hui que les smartphones ont pris une place centrale dans notre expérience numérique, je me retrouve dans la situation d’un peintre qui peindrait des marines sans avoir vu la mer. Mais après tout, je pourrais répondre comme l’a fait un jour Blaise Cendrars, l’auteur de la mémorable « Prose du Transsibérien », à quelqu’un qui lui demandait « Mais Blaise, l’avez-vous vraiment pris ce Transsibérien ? » : « Peu importe, si je l’ai fait prendre à d’autres. » Voilà, c’était le moment mégalo du mec qui se compare à Cendrars… Cela dit, la référence à Cendrars n’est pas complètement anodine car je me demande souvent comment lui, qui était revenu de la guerre avec un bras en moins, aurait fait dans notre monde où une des deux mains est très souvent occupée par un téléphone. La déconnexion, c’est aussi un problème de motricité physique.

Mais revenons au problème initial. Pourquoi est-ce que je continue, en laissant le smartphone que m’a fourni mon employeur prendre la poussière, à risquer la faute professionnelle, à affronter les railleries de mes collègues, et à me mettre à l’écart d’un état devenu celui le plus communément partagé ?

Une réponse m’est souvent donnée par des malveillants : le snobisme.

Sans doute un peu. Oui, j’avoue une once de snobisme en gardant mon Nokia. Et je veux bien, même, reconnaître une once de perversion à le poser sur la table devant un (ou une) geek que j’interviewe.

Mais ça ne suffit pas.

Une autre raison pourrait être : la sécurité, ou une forme militante de préservation de la vie privée. Je confesse que ce n’est pas la raison première, mais qu’elle prend une part de plus en plus importante chaque jour. Nous nous sommes livrés il y a quelques jours dans les locaux de Rue89 à une petite expérience qui inquiétera ceux d’entre vous qui ne sont pas à la pointe en matière de vie privée. Nous avons créé un faux profil Facebook, auquel on a associé mon numéro de téléphone (qui n’a jamais été associé à mon vrai profil Facebbok). Or l’algorithme de Facebook a proposé à ce faux profil une liste de profils qui correspondait trait pour trait à celle de mes amis (il n’y avait pas tous les amis, mais tous la très grandre majorité des profils étaient des gens que je connaissais). Comment est-ce possible ? Eh bien parce que Facebook aspire le répertoire des usagers de smartphone qui utilisent l’application sur leur téléphone et qui n’interdisent pas à Facebook de le faire. Ca n’est pas grand chose, ça n’est pas très grave, mais ça dit quelque chose de ce à quoi on s’expose quand on a un smartphone et qu’on n’est ni un exégète des conditions d’usage, ni un as du paramétrage. En n’ayant pas de smartphone, en n’ayant pas d’applis curieuses, en n’étant pas géolocalisable à tout instant, je me préserve l’illusion – mais pas seulement l’illusion – d’une forme élémentaire de vie privée, qui me permet de continuer d’avoir, en toute innocence, le même mot de passe pour tous mes loggins. Je serais donc un peu de mauvaise foi – mais un peu seulement de mauvaise foi – en avançant un désir de sécurité pour justifier mon Nokia, mais quand même : être parfois déconnecté, c’est s’offrir la possibilité de tout petits espaces de disparition temporaire.

Alors, quelle est la raison principale ? Elle pourrait tenir en une situation. Après 15 ans de radio, je suis affecté d’une névrose, la ponctualité. Une grand part de l’humanité étant affecté de la névrose inverse – le retard chronique -, je passe beaucoup de temps à attendre. Jamais très longtemps – quoique…-, mais j’attends souvent. Que font aujourd’hui les gens quand ils attendent (dans un café, dans une file) ? Quand ils emmènent leurs enfants au parc ? Que font les gens de leur temps morts en général ? De ces instants plus ou moins longs qui sont gagnés sur le temps productif, sur le temps affectif, bref sur le temps qui a une finalité ? De ces instants sans finalité, ces instants d’oisiveté, d’ennui, d’inutilité ? Aujourd’hui, bien souvent, ils le comblent en consultant leur téléphone.

Je ne sais pas ce qu’ils y font. Sans doute des choses utiles, et d’autres qui ne le sont pas. Certains en profitent sans doute pour travailler, pour se distraire, pour s’informer, pour aimer. Peu importe, ce qui m’intéresse n’est pas ce qu’ils font, mais ce qu’ils ne font pas.

Qu’est-ce qu’on ne fait pas quand on a un smartphone pour combler ces instants sans finalité ?

  • On ne révasse pas. On ne laisse plus son esprit vagabonder. Rappelons-nous Montaigne qui dans le chapitre des Essais consacré à l’oisiveté reconnaît les vertus de ce vgabondage mental et cite Sénèque : « L’abstinence de faire est souvent aussi généreuse que le faire. »
  • Quand on regarde son téléphone, on ne regarde pas les gens. On n’écoute pas les conversations de ses voisins. On ne remarque pas le bâtiment en train de se construire.
  • Quand on regarde son téléphone, on ne prend pas un journal pour le feuilleter. Je ne vais pas vous faire le couplet de la nostalgie du papier, je m’informe à 90 % sur les réseaux, et j’aime ça. Mais je constate aussi que ces moments de latence où j’attrape pour le lire ce qui me tombe sous la main (ou gît au fond de mon sac de mon sac) est en général l’occasion d’une découverte sérendipitaire que me permet de moins ce qu’est devenu le web. Oui, c’est étrange, ces moments où je lis n’importe quoi – même un quotidien qui date d’il y a trois semaines – me font retrouver en physique les effets du web d’antan…. C’est étrange….

Bien sûr, je suis volontairement lyrique dans la description de ces moments (alors qu’on peut aussi s’ennuyer à mourir quand on n’a rien à lire, qu’on est dans un endroit où il n’y a rien à faire, seul…., mais même alors, on pourrait faire l’éloge de l’ennui, qui contrairement à ce qu’on croie, n’a pas disparu avec les technologies, mais qui a peut-être changé de forme, l’ennui fait de vide laissant place à l’ennui fait de plein, mais c’est une autre histoire….).

Je force le trait et je suis sûr que même avec vos smartphones, il vous arrive de révasser, d’écouter une conversation, de lire ce qui vous tombe sous la main. Mais moi, parce je sais que je ne le ferai pas, parce que je sais que je préférerai regarder mes mails, ou Twitter, ou Facebook, je résiste au smartphone. La voilà, la vraie raison du Nokia pourri.

Mon Nokia pourri, il créé des discontinuités dans la connexion. Pas une déconnexion, mais des trous dans la connexion. Seulement ça. Mais c’est important.

Est-ce qu’on peut tirer des conclusions un peu plus générale de tout ça ? J’en vois 5, mais il y en sûrement d’autres

– 1ère conclusion : les expériences de déconnexion radicale et longue (je parle là de la décision de se déconnecter) m’ont toujours paru étranges. Par exemple, l’expérience de Thierry Crouzet, qu’il a raconté dans un livre Débranché. Parce qu’elles traitent le déconnexion sur le mode d’un sevrage qui donne à penser que la connexion est une forme d’addiction. Or, je ne pense pas que nous ayons avec nos outils, et les services qu’ils proposent, un rapport d’addiction. Comme le disait le sociologue Antonio Casilli, si nous étions addicts à l’Internet, il faudrait dire alors que nous le sommes aussi de l’eau courante ou de l’électricité. Donc, oui, nous sommes de plus en dépendants de la connexion, mais nous n’en sommes pas addicts. La déconnexion n’est pas une nécessité physiologique. Elle est d’une autre nature.

  • D’où 2ème conclusion : la déconnexion est désirable quand elle est choisie. Je peux me permettre ces moments de déconnexion parce que je suis connecté tout le temps. Je le suis chez moi. Je le suis au travail. Et comme je me déplace en scooter (c’est essentiel pour ces questions la manière dont on se déplace, je n’aurais pas le même discours si je me déplaçais en métro), les seuls moments où je ne suis pas connectés sont, à part les temps volés dont je vous ai parlés, des moments où je ne pourrais pas jouir de la connexion (parce que ce sont des moments de sociabilité principalement, à moins bien sûr, que je sois un malotru et que je regarde mes notifications pendant un dîner, mais personne ne fait ça….). Je suis connecté presue tout le temps, et j’adore ça. Il ne faut surtout pas interpréter ce que je raconte comme un hymne à la déconnexion. Donc, la déconnexion est précieuse, parce qu’elle est rare.
  • 3ème conclusion : en tant qu’elle est précieuse, elle est aussi un luxe, la déconnexion choisie peut devenir symbole de pouvoir et de richesse. Le signe le plus folklorique, ce sont tous ces séjours qui proposent des stages de déconnexion coûtent des fortunes.Le premier réflexe est de se dire que franchement une chambre à 300 euros, sans WIFI, c’est une arnaque. Sauf que ce n’est que le signe que la déconnexion est un privilègre qui se paie cher. Dernièrement, j’ai été frappé par un rendez-vous que j’ai eu avec le patron de presse d’un groupe. Un homme élégant, rapide, poli et autoritaire. Nous avons discuté pendant une heure et demie et j’ai mis un moment à comprendre ce qui me semblait étrange dans cette situation, avant de réaliser qu’il n’avait pas sorti son téléphone. … J’ai trouvé ça merveilleux jusqu’au moment où une porte s’est ouverte et une dame a passé la tête pour lui signifier qu’une autre tache l’attendait. A ce moment-là, j’ai réalisé que s’il pouvait se permettre cette longue déconnexion, c’est parce que quelqu’un d’autre était connecté pour lui, quelqu’un le préviendrait s’il y avait une urgence, s’il était requis par un mail ou quelque autre événement. Lui pouvait déconnecter pendant une heure et demi, pas sa secrétaire. Cette remarque, c’est aussi celle que fait Mathew Crawford dans son dernier livre au sujet de l’attention. Ce livre s’appelle Contact, il est sous-titré « Pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver », et Crawford y constate notamment que dans les aéroports, les seuls lieux calmes, où notre attention n’est pas continuellement sollicitée par des annonces sonores, des écrans de télévision etc. ce sont les salons des classes affaires où tout est silencieux. Bien sûr, la déconnexion et l’attention ne se recoupent pas complètement (les salons lounge ne sont pas des lieux déconnectés), mais Crawford remarque, comme on peut déjà le voir faire pour la déconnexion, une tendance au sous-traitement de l’attention.
  • 4ème conclusion : il faut se garder que la déconnexion demeure un état réservé aux puissants ? Vous connaissez tous les revendications portées par certains syndicats (et qui ont eu déjà leurs effets dans certaines branches) visant à rendre obligatoire la déconnexion avant et après une certaine heure. Ca permet de régler le problème de la connexion professionnelle, ce qui est déjà important. Mais il y a la connexion personnelle. Celle qui ne nous est pas imposée, mais que l’on s’impose à soi-même. Et là, ça n’est plus une question légale, c’est une question de morale personnelle. Comme l’avaient montré Laurence Allard et Joëlle Menrath dans une étude menée sur les usages numériques de Français, cette question est devenue centrale. Il y a 10 ans, la question que se posaient les gens était celle de la compétence, aujourd’hui, c’est celle de la régulation : « comment réguler mes usages ? »
  • J’en tire comme 5ème conclusion que la déconnexion est devenue aussi une question morale. Pas morale au sens de la moralité, mais morale au sens où elle relève des règles que l’on s’impose à soi-même dans nos comportements les plus intimes, au sens-même de la philosophie morale. Une historienne de la littérature me faisait remarquer que Descartes a écrit son discours de la Méthode à un moment où lui et ses contemporains vivaient une impression de surdose informationnelle. Ce n’est qu’au début du 17ème qu’une véritable administration des postes est créée, qu’elle commence à transporter en masse le courier des particuliers et ce n’est qu’en 1627 que c’est l’expéditeur qui paie, et plus le destinataire (ce qui règle bien des problèmes de savoir-vivre). Manifestement, c’est à ce moment-là qu’on commence à se plaindre de tout ce courrier qui nécessite le temps d’y répondre. A quoi s’ajoutaient les effets de plus d’un siècle d’imprimerie (donc déjà beaucoup de livres, beaucoup trop aux yeux de certains), et les début de la presse (Théophraste Renaudot lance sa gazette en 1631). Et donc en 1637 est publié le Discours de la Méthode. Souvenez-vous comment ça commence : Descartes y raconte comme il s’est enfermé dans une pièce – un poêle – comment il s’est isolé pour tout remettre à plat et fonder sa méthode. Cette historienne de la littérature y voyait-là une analogie avec notre époque et une démarche à méditer. Nous ne sommes pas tous Descartes, nous n’avons pas tous l’ambition d’écrire le Discours de la méthode, et pas forcément l’envie de passer des semaines dans un poêle. Mais voilà, il y a des époques où l’on doit penser à des retraits pour mieux penser et mieux vivre dans le monde. Nous vivons peut-être une de ces époques.

Xavier de La Porte